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Entretien avec Gerbrand Korevaar, conservateur des musées Hash Marihuana & Hemp Museum
Auteur: Miranda 05/01/2018 - 14:30:00

Passionné d’histoire et d’art, Gerbrand Korevaar a converti sa passion en carrière. S’appuyant sur son expérience de conservateur, de chercheur et de rédacteur, il est depuis 7 ans conservateur du Hash Marihuana & Hemp Museum d’Amsterdam et de Barcelone. De passage à Spannabis, nous nous sommes entretenus avec cet historien de l’art hollandais. 

Le Hash Marihuana & Hemp Museum a tenu sa première exposition éphémère intitulée La Hierba de las Maravillas (l’herbe des merveilles) lors de Spannabis Madrid 2017, la foire cannabique espagnole qui s’est déroulée en octobre dernier. Son kiosque occupait une superficie de 100 mètres carrés et a accueilli les milliers de visiteurs qui ont pu avoir un avant-goût de la collection du musée. 

Le Hash Marihuana & Hemp Museum possède une collection unique rassemblant plus de 12 000 objets liés au cannabis qui relatent l’histoire ancienne et actuelle de la plante. Cette histoire est racontée et exposée à deux endroits – Amsterdam et Barcelone. 

Sur les murs de l’impressionnant musée de Barcelone se trouvent des tableaux de grande valeur. (C.C. Hemp Museum Gallery Barcelona)

Bonjour Gerbrand ! D’abord, merci beaucoup de m’accorder un peu de temps.

Est-ce la première fois que les musées Hash Marihuana & Hemp Museum participent à une foire cannabique en ayant leur propre kiosque pour exposer une portion de leur collection ?

C’est la première fois oui, avec une équipe composée de personnes des deux musées, mais nous avons déjà voyagé partout dans le monde pour présenter aux gens la collection de Ben Dronkers et partager les connaissances au sujet de la plante.

Il y a trois ans, nous avons monté une exposition en collaboration avec Matilha Cultural, un centre culturel de Sao Paolo, au Brésil, Historia del Cannabis, una Planta Prohibida (histoire du cannabis, une plante prohibée) ; ça a été la première exposition consacrée au cannabis en Amérique latine. Nous l’avons ensuite présentée lors d’une foire cannabique à Montevideo, en Uruguay.

Le travail que nous y avons fait nous a permis d’entrer en contact avec une organisation uruguayenne appelée « Proderechos ». Ensemble, nous avons présenté l’exposition dans un autre centre culturel et au centre-ville de Montevideo. A partir de là, les objets sont parvenus à leur destination finale, le tout nouveau Museo del Cannabis uruguayen où ils sont depuis exposés de manière permanente.

Ainsi, une partie de la collection a déjà voyagé en Amérique du Sud. L’approche était similaire à celle adoptée à Spannabis. Nous donnons une introduction au sujet des thèmes principaux présentés au musée : les utilisations récréatives, médicinales, culturelles et industrielles de la plante au fil de l’histoire. Le plus important est de souligner la polyvalence de la plante et de montrer que durant des siècles, le cannabis faisait partie des cultures courantes et acceptées partout dans le monde.

Quel objectif poursuiviez-vous en vous rendant à Madrid cette année pour présenter votre exposition lors de Spannabis ?

C’est Spannabis qui nous a invités à monter un kiosque, ce qui a été formidable ! Nous collaborons aussi avec la revue Cannabis Magazine ; nous écrivons des articles mensuels sur les objets de notre collection et sur certains thèmes liés au musée. C’est pourquoi nous avons, surtout Ana Rodríguez et Ferenz Jacobs, une très bonne relation avec les organisateurs.

L’objectif est de donner un aperçu du musée, de ce que nous faisons, de montrer que nous existons. Nous espérons que les gens viendront nous voir à Barcelone et Amsterdam. Mais c’est aussi important pour nous d’être ici en personne parce qu’on sent que la communauté de fumeurs espagnols, de Barcelone, ne sait pas encore que le musée existe.

On veut aussi montrer à nos visiteurs que la plante de cannabis ne sert pas uniquement des fins récréatives, qu’elle offre une multitude d’usages, qu’elle traine une riche histoire médicale, spirituelle et culturelle qu’il faut raconter, évidemment. L’histoire de la plante est un phénomène global, intrinsèquement lié au développement des civilisations.

La plante est présente, sous diverses formes, tout au long de l’histoire et partout sur terre. De plus en plus de gens commencent à reconnaître son importance, ou du moins, à comprendre qu’elle nous a toujours accompagnés au fil du temps. Mais c’est loin d’être du domaine des connaissances générales, et tant et aussi longtemps que les gens ne se rendent pas compte de ça, le musée et notre présence à Spannabis ont une raison d’être.

Comment votre kiosque est-il organisé, qu’est-ce que les visiteurs y trouveront-ils ?

Le grand kiosque du Hash Marihuana & Hemp Museum à Spannabis 2017 portait le nom « The Grass of Wonders ».

Notre kiosque à Spannabis se veut une version éphémère du musée. Les visiteurs auront la chance d’avoir un aperçu de l’exposition The Pope Smokes Dope, d’autres sections seront consacrées au plaisir de fumer, aux aspects botaniques et médicinaux et au chanvre industriel. Les thèmes des différentes sections seront illustrés à l’aide d’objets provenant de la collection – des photos, des pochettes d’albums, des gravures, des cadres, des pipes, des produits de chanvre, etc. (Photo 2)

Dites-nous en quoi consistera la conférence que le musée donnera à l’occasion des World Cannabis Conferences ?

Nous donnerons une conférence sur la cuisine et le cannabis en lien avec notre exposition temporaire Cannabis Cuisine. D’abord, Ana Rodríguez, la directrice du musée de Barcelone, donnera une introduction historique générale sur la place du cannabis dans l’alimentation et en tant qu’ingrédient dans des recettes provenant de différents pays et époques. Ensuite, Xavi Petit, un chef privé qui organise une foule d’événements à Ibiza, expliquera ce qu’est un menu de haute cuisine cannabique créative et comment incorporer le cannabis et le chanvre de manière professionnelle comme ingrédients en cuisine moderne.

Parlez-nous de votre rôle et de votre expérience en tant que conservateur et gérant des musées de Barcelone et d’Amsterdam. Quand avez-vous commencé à travailler dans le monde de l’art ?

Eh bien, j’ai étudié en histoire de l’art à Amsterdam et je me suis spécialisé dans la peinture du XVIIe siècle. Ma carrière a décollé quand j’ai commencé à travailler pour différents musées comme commissaire-assistant, entre autres, pour un musée à Leiden appelé « De Lakenhal ». J’ai été commissaire-assistant et conservateur pour trois expositions organisées en l’honneur du 400e anniversaire de la naissance de Rembrandt, le célèbre peintre hollandais de l’âge d’or. C’était ma première expérience dans le monde muséal, et quelle expérience ce fut !

Après ça, j’ai travaillé pour divers établissements. Pour le Rijksmuseum d’Amsterdam, cette fois non pas comme conservateur, mais plutôt comme chercheur scientifique. J’ai aussi travaillé en relations publiques pour un centre d’art contemporain appelé « de Appel ». Entre deux emplois, j’ai fait des contrats à la pige de rédaction pour divers magazines, j’ai écrit des textes éducatifs accompagnant des expositions. J’ai donc touché à plusieurs aspects du monde des musées.

Je me suis joint à l’équipe du musée parce que je connaissais des gens de Sensi Seeds. Shiva, la fille de Ben Dronkers, avait déjà fait un important travail de catalogage des collections en montant une base de données pour le musée. J’ai été engagé pour professionnaliser un peu la base de données en documentant tous les objets de la collection. J’ai ensuite participé à la réorganisation de l’exposition du musée d’Amsterdam. Ensuite, comme l’ouverture du musée de Barcelone était imminente, je me suis aussi impliqué dans ce projet. C’est ainsi que je suis passé d’un projet à un autre, et déjà, sept années merveilleuses ont passé.

Je ne proviens pas du monde du cannabis, je viens du monde des musées. Mon objectif est de transmettre toutes les connaissances et les découvertes scientifiques au public général, aux fumeurs comme aux non-fumeurs. Voilà exactement l’un des objectifs que s’était fixés le musée lorsqu’il a ouvert en 1985.

Il y a un peu de confusion lorsque l’on parle de « commissaire » et de « conservateur ». En quoi consiste le travail de chacun ?

Un conservateur – on utilise le même mot en hollandais (conservator) – est le gardien d’une collection. Il est responsable de tout ce qui se rapporte aux objets, de leur conservation et préservation adéquates, de leur exposition appropriée. Son travail quotidien consiste à veiller au « bien-être » des objets de la collection, qu’ils soient entreposés ou exposés, mais aussi, à effectuer des recherches et des présentations, à faire de l’éducation et à développer les expositions.

Le mot anglais « conservator » fait référence à quelqu’un qui restaure les œuvres d’art, qui s’occupe de l’état physique des pièces. Un commissaire (« curator » en anglais, terme très courant en art contemporain) est la personne qui organise des expositions. C’est aussi le mot anglais (« curator ») pour le terme hollandais « conservator » très répandu dans les musées anglo-saxons et américains.

Est-ce qu’un conservateur acquiert également de nouvelles œuvres pour le musée ? Dans l’affirmative, comment les dénichez-vous ?

Oui, mais c’est une affaire collective. Ben Dronkers, le propriétaire, directeur muséal et grande source d’inspiration pour le musée, est encore impliqué dans l’acquisition de nouvelles œuvres. Parfois, je tombe sur des objets que je trouve intéressants, d’autres fois Alan Dronkers ou Ravi Spaarenberg (directeur général de Sensi Seeds) en trouve de nouveaux. Nous n’achetons plus beaucoup d’objets communs, nous nous concentrons davantage sur ceux qui sont singuliers. Des gens nous contactent aussi à l’occasion pour en offrir gratuitement.

Par exemple, il y a quelques années, un Hollandais m’a contacté pour offrir une petite boîte d’allumettes avec un dessin dessus. Un revendeur de marihuana d’Amsterdam l’utilisait dans les années 1970 comme contenant. C’était avant l’adoption de la politique de tolérance au milieu des années 1970. C’est d’ailleurs en raison de telles activités que le gouvernement hollandais a compris qu’une autre approche relative à la légalisation et aux drogues douces était souhaitable.

Cette petite boîte d’allumettes raconte donc une histoire à propos des débuts de la tolérance en Hollande. Et à mon avis, c’est ce qui rend ce musée, et tous les musées, intéressants : vous y trouvez des objets authentiques qui racontent des histoires, liées au cannabis en l’occurrence.

Après Barcelone, l’exposition temporaire « Cannabis Cuisine » s’est rendue à Amsterdam le premier décembre 2017. (C.C. Michael & Sherry Martin)

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos expositions temporaires en cours et celles à venir ?

Cannabis Cuisine (Cuisine cannabique) porte sur la cuisine à base de cannabis et de graines de chanvre en tant que superaliments, de même que sur la cuisine infusée au cannabis, un sujet qui est maintenant d’envergure dans la culture cannabique mondiale.

En 2018, nous aurons une nouvelle exposition intitulée Hemp and Japan (Chanvre et Japon), où la plante a une très longue et fascinante histoire : on l’utilisait comme source de chanvre industriel (par exemple, pour les habits des samouraïs), comme aide spirituelle dans le shintoïsme, jusqu’à nos jours. Ce sujet intéresse beaucoup Ben Dronkers. Il a fait une acquisition fascinante auprès d’un artiste japonais qui fabrique des masques à partir de textiles de chanvre durcis à l’aide de « laque japonaise », une résine spéciale provenant d’un arbre et utilisée traditionnellement pour rendre la surface des objets dure et brillante. C’est une tradition très ancienne en Chine et au Japon. Cet artiste la ravive et notre exposition replacera dans son contexte cette nouvelle acquisition remarquable.

Jusqu’à maintenant, comment décririez-vous votre expérience de travail au sein des musées ?

Travailler sur les musées d’Amsterdam et de Barcelone avec Ben, Ravi, Alan, Shiva et toute la famille Dronkers était très excitant. Leur passion pour le cannabis et sa culture était contagieuse. Grâce à leurs connaissances, ce fut une formation accélérée sur la culture cannabique au sens le plus large. C’était stimulant parce que nous avions un échéancier très serré pour rouvrir le musée d’Amsterdam.

Un mois plus tard, nous avions l’ouverture à Barcelone, car en mai 2012, Richard Branson venait accepter le Cannabis Culture Award au nom de la Commission mondiale sur les politiques en matière de drogues. Compléter deux ensembles d’expositions en une très courte période de temps était un défi et une expérience unique.

Un grand avantage de cet emploi est qu’il est très créatif. Une caractéristique particulière de ce musée est qu’il est privé. Il manque constamment d’argent dans le secteur des musées et les subventions gouvernementales ne signifient vraiment pas que vous avez la vie facile comme professionnel muséal. Votre financement est toujours limité. Nous avons assez de chance pour qu’une compagnie solide soutienne le musée : Sensi Seeds. Cela nous donne la possibilité d’être présents au Spannabis, par exemple.

La restauration du magnifique Palau Mornau qui abrite le musée de Barcelone s’est échelonnée sur plus de dix ans. (C.C. Hemp Museum Gallery Barcelona)

Quel genre de visiteurs accueillez-vous ? Est-ce principalement des amateurs de cannabis, ou est-ce des personnes de tous genres ?

A Amsterdam, où nous accueillons cent mille visiteurs par année, nous avons assurément des visiteurs de tous genres, jeunes et moins jeunes. Nous avons des amateurs de cannabis, bien entendu, mais également des passants curieux.

Nous avons fait une enquête et le visiteur moyen est âgé entre 18 et 35 ans, et visite Amsterdam en tant que touriste. Ce serait merveilleux d’attirer davantage de visiteurs hollandais. J’espère que les expositions temporaires changeront un peu cette réalité. A Barcelone, nous avons le même type de visiteurs, mais nous accueillons aussi davantage de résidents locaux plus âgés qui s’intéressent à la culture du chanvre industriel.

Comment est-ce différent de travailler dans un musée dédié au cannabis comparativement à d’autres types de musées ?

Lorsque des collègues d’autres musées me posent des questions sur mon travail, je dois souvent expliquer que je ne m’assois pas dans mon bureau pour fumer du cannabis toute la journée ! Mes activités quotidiennes sont similaires à celles que j’effectuais dans d’autres musées où j’ai travaillé.

Ce musée représente une forme d’activisme, et c’est ce que j’aime. Il s’agit de changer les mentalités en partageant de l’information pour sensibiliser les gens aux multiples usages de la plante. Nous souhaitons élargir et changer la perspective des gens sur la plante ou, à tout le moins, contribuer à une opinion éclairée sur les enjeux légaux.

Le Hash Marihuana & Hemp Museum vise la normalisation. En montrant que cette plante est là depuis si longtemps, j’espère que les gens pourront en apprécier la beauté et l’accepter dans la vie quotidienne.

Si vous aviez à choisir dans la collection, quelle serait votre œuvre favorite – ou vos œuvres favorites ?

A Barcelone, nous exposons un grand tableau de l’artiste peintre flamand David Teniers le Jeune, spécialiste des toiles sur la vie quotidienne du dix-septième siècle.

Vous pouvez y voir des gens assis, jouant aux cartes et buvant dans des auberges, mais aussi fumant des mélanges de chanvre et de tabac. Nous l’exposons parce qu’elle est un exemple de la culture centrée sur le plaisir de fumer à cette époque. Ce qui est montré est passionnant, mais sur le plan artistique, c’est également une grande œuvre. Le tableau est très, très bien peint ; il a de magnifiques détails de lumière, des couleurs vibrantes et une représentation très précise des personnes. C’est une œuvre d’art fascinante.

J’aime aussi beaucoup une affiche psychédélique du concepteur graphique australien Martin Sharp, qui a conçu des pochettes d’albums pour Bob Dylan et Cream. Elle date de 1967 et annonce un ralliement pour la légalisation du cannabis dans Hyde Park, à Londres. Elle est intitulée The putting together of the heads et montre des images d’autochtones d’Amérique du Sud provenant de magazines ethnographiques du 19e siècle, ce qui lui donne une allure originale.

Et c’est joli ; elle reflète totalement l’esthétique psychédélique de la sous-culture cannabique de cette époque et, selon moi, son éclat doré ajoute à sa beauté. Apparemment, ces affiches n’ont jamais été vues dans les rues de Londres parce que celui qui devait les distribuer les a toutes vendues. Je suis heureux que nous en ayons un exemplaire au musée !

La section des cosmétiques rassemble plus de 2000 anciens flacons et bouteilles de médicaments. (C.C. Jonathan Hartford)

Toute notre collection de vieilles bouteilles de cannabis médicinal est aussi incroyable, et d’ailleurs, elle est unique au monde. C’est fascinant d’apprendre que de grandes entreprises pharmaceutiques comme Parke-Davis & Co. et Eli Lilly ont vendu du cannabis médicinal au dix-neuvième siècle.

Qu’en est-il de vos plans et projets pour le musée ?

Cette année, outre l’exposition dont je vous ai parlé plus tôt, nous réaménageons les expositions de la Galerie du chanvre à Amsterdam. C’est une amélioration fort nécessaire parce qu’il y a tant à dire sur le chanvre industriel.

L’emplacement du Hash Marihuana & Hemp Museum, le musée dédié au cannabis le plus ancien et le plus important au monde. (C.C. richie rocket)

De plus, cet aspect de la plante surprend souvent les visiteurs. D’ailleurs, un livre muséal sortira cette année à ce sujet. Ce sera une histoire captivante sur la collection du musée, et la relation entre les humains et le cannabis au cours de l’histoire.

Après avoir remercié Gerbrand pour cet entretien agréable et divertissant, j’ai eu la chance de profiter d’une visite privée du kiosque du Hash Marihuana & Hemp Museum au Spannabis en sa compagnie. Qui de mieux que le conservateur et gérant pour vous guider à travers cette exposition unique et instructive ? Vous ne pouvez demander mieux.

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Article original sur sensiseeds.com:Entretien avec Gerbrand Korevaar, conservateur des musées Hash Marihuana & Hemp Museum


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