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Entretien avec Neil Woods : l’ancien agent infiltré de la brigade des stupéfiants parle de la légalisation du cannabis et de la répression des drogues
Auteur: Scarlet Palmer  22/01/2018 - 13:45:00

Neil Woods est extraordinaire. Pendant quatorze ans, il a vécu une double vie, dans la peau d'un héroïnomane et cocaïnomane tout en travaillant comme agent de police infiltré. Il préside aujourd’hui LEAP UK et milite pour la réforme de la politique des drogues. Sensi Seeds l'a interviewé sur la légalisation du cannabis et la répression des stupéfiants.

J’ai rencontré Neil Woods pour la première fois en 2017 à la Product Earth Expo de Birmingham, au Royaume-Uni, où il faisait la promotion de la branche britannique de l’association Law Enforcement Action Partnership (anciennement appelée Law Enforcement Against Prohibition) et de son livre, « Good Cop Bad War ». Neil se trouvait dans un stand situé à côté de la United Patients Alliance, où les vaporisateurs produisaient pleinement leurs effets. Il n’a même pas semblé remarquer cette violation clandestine de la loi qu’il avait autrefois juré de défendre. Plus tard, Neil a prononcé un discours sur la futilité de la répression des drogues et les dégâts qu’elle provoque, et a gentiment répondu aux questions sur la façon de repérer les agents de police infiltrés dans les boutiques de culture (ils sont très amicaux, posent beaucoup de questions et souhaitent rencontrer vos collègues). Lorsqu’il a demandé si Sensi Seeds souhaitait couvrir le lancement de LEAP Scandinavie lors de la Nordic Reform Conference à Oslo, et peut-être l’interviewer, nous avons évidemment répondu oui.

« Good Cop Bad War » – un livre obscurément fascinant

C’est la toute première interview de Neil Woods. Depuis la publication de son autobiographie polémique « Good Cop Bad War » en 2016, tout le monde du Guardian à Penguin Books l’a interrogé sur la période qu’il a passée en tant qu’agent infiltré de la brigade des stupéfiants. Il s’agit d’un livre absolument passionnant, obscurément fascinant. Pour quelqu’un qui a toujours été du côté de la lutte contre les drogues, il se lit comme une justification, mais également comme un avertissement qu’il ne faut pas croire les personnes représentant l’autorité, notamment si vous travaillez pour elles (comme dans le roman « 1984 » d’Orwell). Neil Woods avait de plus de plus de doutes sur ce qu’il faisait – cibler les personnes les plus vulnérables de la société qui devenaient des victimes collatérales une fois qu’elles lui avaient donné les informations dont il avait besoin pour remonter la filière des trafiquants de drogue – et comment il s’y prenait. Les querelles internes et la corruption étaient monnaie courante dans les équipes de police supposées l’assister, le soutien psychologique était quasi inexistant et même l’équipement qu’il avait reçu était dangereusement obsolète (Neil avait frôlé la mort lorsqu’un gangster avait repéré une encombrante caméra cachée dans sa veste ; il a découvert plus tard que ses supérieurs réservaient la minuscule version high tech de l’appareil aux agents de « niveau un », ceux qui espionnaient les criminels plus riches mais individuellement moins violents).

Il fumait du cannabis avant de rejoindre la police…

Néanmoins, il lui a fallu plus de dix ans pour conclure que les drogues devraient être légalisées. Dans le cas du cannabis, pour la plupart de nos lecteurs, il suffit d’en consommer pour arriver à la même conclusion. En fait, Neil Woods avait plusieurs fois fumé du cannabis avec plaisir avant de rejoindre les forces de l’ordre. « Un ami m’avait dit que fumer du haschich était génial pour écouter des disques, alors de temps en temps on se procurait un peu de came auprès du grand frère d’un copain et on s’allongeait après pour écouter les Doors et Yes. Comme promis, c’était très cool », raconte-t-il dans le livre, tout en admettant qu’il n’a jamais touché à l’Ecstasy, mais « Quelques taffes sur un pétard et je pouvais danser toute la nuit à l’Haçienda avec tout le monde ».

…et après avoir rejoint les forces de l’ordre

Parfois, la consommation de cannabis était vitale pour maintenir sa couverture. « Passer mon tour sur le bong m’aurait immédiatement exposé comme flic des stups … Alors, je prenais mon tour. Et j’ai incroyablement plané… Personne à la brigade des stupéfiants ne m’a jamais vraiment demandé pourquoi je riais bêtement pendant que je remplissais mon dossier des preuves, mais je pense qu’ils auraient pu deviner. » Parfois, par exemple lors d’une soirée privée particulièrement dépourvue de gangsters, c’était purement pour le plaisir : « J’avais récupéré un beau stick thaï et de la résine marocaine, alors Cate a roulé un gros pétard. Puis nous avons dansé sur de la techno soul influencée par Detroit… ». À ce stade de « Good Cop Bad War », plutôt que d’être gêné par l’hypocrisie ambiante ou par le fait que l’argent des contribuables soit utilisé pour que les agents de police se défoncent, j’étais en réalité soulagé qu’il puisse profiter d’un bref répit au milieu du stress et du danger du reste de son travail.

L’interview

Alors, après avoir rapidement étudié le parcours de Neil Woods, je me suis assis près de lui lors de la Nordic Reform Conference  et je lui ai posé des questions sur le cannabis, la prohibition, la réforme de la loi et sur ce qu’il raconte à ses enfants sur les drogues.

Q1 Pourquoi doit-on légaliser le cannabis ?

Neil : La nécessité de réglementer le cannabis est une question de protection des enfants. Nous devons protéger les enfants du cannabis de la même façon que nous les protégeons de l’alcool. Au Royaume-Uni, moins de 1 % des adolescents peuvent acheter de l’alcool dans un local sous licence ; plus de 50 % ont facilement accès au cannabis. Nous devrions y mettre un terme.

Mais l’important n’est pas seulement la protection contre la drogue. Les gangsters de demain sont les jeunes qui ont été malicieusement convertis à ce style de vie, qui ont été recrutés par le crime organisé par le biais du trafic de cannabis parmi les ados. Ils donnent 14 grammes à un ado de 14 ans en lui disant de revenir une fois qu’il aura vendu 14 fois 1 gramme. Cet ado de 14 ans se vante d’avoir la meilleure herbe. Il a de l’argent à dépenser. Et il attire soudainement l’attention d’une personne plus âgée, qui le prend dans son équipe.

La prohibition entraîne une hausse des agressions chez les adolescents.

Ça se passe comme ça partout. Le problème, c’est que les adolescents qui réussissent le mieux sont recrutés pour transporter de l’héroïne et du crack entre les grandes et les plus petites villes, comme l’indique le National Crime Agency. Comme ils y arrivent, certains d’entre eux finissent par être recrutés pour revendre réellement ces produits dans les rues. Et ils doivent alors adopter la philosophie de l’équipe. Cela signifie que les adolescents qui entrent dans cet univers doivent changer leur personnalité. Ils doivent devenir plus agressifs pour pouvoir protéger leur équipe des mouchards. La police paie des informateurs, donc vous devez faire peur aux gens pour équilibrer la surenchère. Les équipes qui réussissent le mieux sont celles qui font suffisamment peur aux gens pour les dissuader de fournir des informations à leur sujet.

La légalisation du cannabis est une question de protection des enfants

Chez LEAP UK, nous plaidons en faveur de la légalisation de toutes les drogues, mais nous savons que le gouvernement en est encore très loin. Toutefois, le gouvernement est prêt à réglementer le cannabis. La réglementation du cannabis créerait un énorme tampon entre le crime organisé et nos jeunes. Elle améliorerait véritablement la situation et déstabiliserait le pouvoir du crime organisé. Nous devons donc éclaircir ce point auprès du grand public : il ne s’agit pas de réfuter les risques, il ne s’agit pas d’affirmer que le cannabis est sûr et que les gens se trompent. Ce n’est pas comme ça que l’on convainc les gens. Il ne s’agit pas de dire que c’est bon pour la santé et que c’est la raison pour laquelle nous devons le légaliser. Dans certains cas, c’est peut-être vrai, mais ce n’est pas comme ça que l’on peut remporter la discussion. Pour sortir gagnants de ce débat, il faut démontrer qu’il s’agit d’une question de protection des enfants.

Q2 Comment se sont déroulées les conversations sur le cannabis avec vos enfants ? Leur en avez-vous parlé dès leur plus jeune âge ?

Neil : Mon fils aura 18 ans dimanche, ma fille en a 20. Oui, j’ai parlé de toutes les drogues avec mes enfants dès leur plus jeune âge. De tout, depuis l’histoire des guerres de l’opium, jusqu’au racisme dans la politique sur les drogues ; je leur ai donné beaucoup d’informations. Je leur ai dit que le cannabis n’était pas bon pour le cerveau des jeunes ; qu’il nuisait au développement cérébral, et qu’il ne fallait surtout pas en consommer à l’excès ou trop souvent lorsqu’on avait moins de 18 ans. Je leur ai raconté que je préférais qu’ils ne fassent rien jusqu’à leur majorité, mais je leur ai également parlé, par exemple, des doses conseillées de MDMA. Je leur ai parlé du risque accru, chez les jeunes, d’une dose trop importante de MDMA et que la dose initiale idéale est de 0,08 mg, et de tous les différents aspects de réduction des risques liés à tous les types de consommation de drogue. Alors même si je leur ai dit que je préférais qu’ils ne touchent à rien, je leur ai également raconté comment, à ma connaissance – et je m’y connais – d’après moi, comment il valait mieux faire s’ils décidaient d’essayer.

Conseil sur la réduction des risques

En sachant tout cela, ils agiront en toute sécurité, quelle que soit leur décision. C’est ce qui compte le plus. Avec le cannabis en particulier, au Royaume-Uni – et je pense qu’il en va de même dans toute l’Europe – 80 % des gens peuvent se procurer uniquement du cannabis à forte teneur en THC et avec très peu de CBD. Et ça, c’est mauvais pour les jeunes. Un adulte peut prendre ces décisions ; je m’inquiéterais moins des adultes consommant des produits à haute teneur en THC que des enfants. Donc mon conseil pour éviter les risques, c’était que je préférais qu’ils ne consomment rien, mais que s’ils avaient le choix, ils devraient prendre du bon vieux haschisch marocain 1:1 plutôt que de l’herbe qui sent hyper fort et qui a une forte teneur en THC.

Q3 Que pensez-vous du modèle néerlandais qui distingue le cannabis des drogues dures ?

N : Lorsque, en 1976, le ministre de la santé a séparé le cannabis de l’héroïne, il essayait de réduire la fréquence de contact des gens avec le marché de l’héroïne, et ça a marché. On a clairement démontré que les Pays-Bas n’avaient pas le même problème que le reste de l’Europe lors de l’explosion de l’héroïne dans les années 1980, et que c’était une décision très avant-gardiste. Ça a été une action politique brillante à une époque où il était très difficile de prendre ce genre de décisions, et ça a été une idée fantastique. Les temps ont changé et nous avons aujourd’hui besoin de solutions plus radicales, mais j’espère que les Pays-Bas proposeront des idées innovantes du même genre.

Q4 Pourrait-on simplement annoncer que la lutte contre les drogues a été remportée et passer à autre chose ?

N : Eh bien, je pense que ce serait vraiment délicat… Pour la remporter, il faudrait la redéfinir, et dire que nous l’avons remportée, ce n’est pas la redéfinir, mais utiliser le langage déjà existant. Selon moi, la déclaration des Nations Unies selon laquelle nous pouvons obtenir un monde sans drogue est très traditionnelle. Les termes de la victoire sont uniquement dans ces termes. Je dirais plutôt que nous allons gagner en capitulant et en adoptant une position plus passive. Dédramatisez l’idée de combattre comme dans une guerre.

C’est compliqué, car vous devez convaincre différents publics de différentes façons. Donc vous devez combattre, j’utilise encore une analogie de bataille, n’est-ce pas ? Vous devez combattre sur différents fronts et de différentes façons. Vous devez parler à des hommes politiques, mais les hommes politiques ne changent pas d’avis, sauf si vous les convainquez que des votes sont en jeu. Je ne suis pas cynique quant à la nature des hommes politiques, c’est juste la démocratie.

Un mouvement social en faveur de la légalisation des drogues

Il s’agit de développer un mouvement social. Vous développez un mouvement social de différentes façons et c’est là que LEAP UK et LEAP à travers l’Europe et le monde entier entrent en scène et peuvent vous aider. Les gens écoutent la police car nous avons été en première ligne. Je pense donc qu’une brèche existe ici. Nous avons besoin de financement, de contacts médiatiques et de simplement travailler sur le développement du mouvement social. Et si, pour certains publics, une partie du message est « nous avons gagné et nous allons de l’avant », alors soit. Je suis prêt à écouter toutes les réflexions stratégiques sur la meilleure façon de diffuser le message.

S : Appartenir à LEAP est évidemment très différent de la police, mais existe-t-il des similitudes ? Existe-t-il un sens identique de la communauté ?

N : Eh bien, je n’ai jamais eu le sens de la communauté dans ma vie professionnelle, car j’étais séparé des rangs de ma propre brigade. Je ne pouvais pas parler à mes collègues qui n’étaient pas impliqués ni aux personnes pour lesquelles je travaillais, et puis, lorsque je suis devenu flic infiltré, j’utilisais un pseudonyme pour les policiers avec lesquels je travaillais. Même eux n’étaient pas autorisés à connaître mon vrai nom et ils pouvaient être sanctionnés s’ils me posaient des questions. C’est ce qu’on leur a dit lors du briefing. Évidemment, c’était une mesure anticorruption.

« Les anciens agents infiltrés sont les plus enthousiastes »

Pouvoir parler honnêtement est libérateur. Je ressens un incroyable sens de la communauté de la part des agents qui intègrent en permanence notre équipe. Deux fantastiques anciens agents infiltrés nous ont par exemple rejoint cette année. Ils ont été sur le terrain et ils comprennent de quoi il s’agit, et ils en ont tiré les mêmes conclusions. C’est agréable d’avoir l’impression de faire partie d’une même communauté. Il est intéressant de voir que les anciens agents infiltrés sont les plus enthousiastes, car nous avons vu, et provoqué, les problèmes sur le terrain, en toute première ligne. C’est du coup intéressant de se mêler à eux. Alors oui, j’ai soudainement un sens de la communauté. Honnêtement, c’est juste bon de pouvoir être honnête.

Neil Woods, merci beaucoup de cette interview

« Good Cop Bad War » pourrait également faire l’objet d’une série TV. Neil travaille sur la suite, « Drug Wars », avec le même co-auteur, JS Rafaeli. La publication est attendue en juin 2018. Vous pouvez contacter LEAP UK via son site web, Twitter et Facebook, et vous pouvez également suivre Neil sur Twitter et Facebook . Comme toujours, Sensi Seeds continuera de vous informer en direct du front de la lutte contre les drogues ; faites-nous part de votre opinion dans les commentaires ci-dessous.

Article original sur sensiseeds.com: Entretien avec Neil Woods : l’ancien agent infiltré de la brigade des stupéfiants parle de la légalisation du cannabis et de la répression des drogues

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